Accompagnement des trajectoires humaines atypiques : ce que le jeu m’apprend au quotidien

Cet article est une réflexion issue de mon quotidien familial, nourrie par ma posture de coach professionnelle et de CIP. Il ne propose ni protocole ni méthode clé en main, mais un partage d’observations sur ce que le jeu, lorsqu’il est choisi avec attention, peut révéler des fonctionnements humains — chez l’enfant comme chez l’adulte.

On associe souvent le jeu au divertissement. Pour autant, cette lecture est réductrice.

Lorsqu’il est abordé différemment, il devient un véritable espace d’expérimentation et d’apprentissage, pour les enfants comme pour les adultes qui les accompagnent. Dans mon quotidien familial, comme dans ma posture d’accompagnement professionnelle, le jeu a pris une place que je n’avais pas anticipée. Non pas comme outil miracle. Mais plutôt comme terrain d’exploration des fonctionnements humains : styles d’apprentissage, rapport à l’erreur, modes d’interaction, stratégies d’adaptation. Ce qui s’y joue dépasse la simple activité récréative. On observe tout ce qui se passe dans la relation, dans le corps, dans les ajustements en temps réel…

Chez les enfants neuroatypiques en particulier, le jeu offre un cadre bien plus souple que les apprentissages scolaires classiques. Il permet de tester, d’essayer, d’observer, et ce sans la pression de la performance. C’est précisément là que réside son potentiel. Et ce potentiel, vous vous en doutez, ne s’arrête pas à l’enfance.

Deux jeux récemment joués en famille ont été particulièrement révélateurs à la maison : le Rummikub et Time’s Up. Deux mécaniques très différentes. Deux portes d’entrée spécifiques sur ce qui se joue dans l’apprentissage et dans la relation.

Rummikub : quand la flexibilité mentale se met en jeu

Le Rummikub a été une découverte intéressante, et révélatrice pour ma part à plusieurs niveaux.

Fait amusant : j’ai moi-même mis un certain temps à comprendre toutes les combinaisons possibles. Ce décalage m’a rappelé quelque chose d’essentiel. La compréhension d’un système ne se décrète pas. Elle se construit par essais, par ajustements, et par erreurs (comme peut être formalisé le modèle TOTE en psychologie cognitive). Quel que soit l’âge.

Ce que le jeu mobilise chez les enfants

Chez les enfants, le Rummikub sollicite des compétences présentes au quotidien, mais rarement travaillées de manière explicite : planification, mémoire de travail, anticipation. Et surtout, la flexibilité cognitive, un aspect particulièrement important à considérer chez les profils neuroatypiques. On ne peut pas rester figé sur une seule stratégie. Il faut déplacer, recomposer, parfois renoncer à une idée initiale pour en faire émerger une autre. Ce processus, en apparence anodin, engage des ressources cognitives bien réelles.

Un miroir des modes de raisonnement

Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est ce que le Rummikub révèle au-delà des stratégies individuelles. Il donne à voir comment chacun se situe dans un système partagé. Comment on s’adapte aux règles. Comment on compose avec ce que les autres ont effectivement posé.

Le résultat final compte moins que la manière de s’y prendre. Certains observent longtemps avant d’agir, d’autres testent sans attendre, certains suivent une logique personnelle, d’autres ajustent en permanence. Dans notre cas, nous avions enlevé la pression de la minuterie associé au jeu pour l’explorer ensemble plus sereinement.

Le jeu devient un miroir discret des modes de raisonnement de chacun, et de la tolérance au changement. Ce miroir vaut tout autant pour l’enfant, que pour l’adulte assis en face de lui. Et quand on y pense, ces mêmes mécanismes sont à l’œuvre que l’on soit dans une réunion d’équipe, dans un processus de recrutement, ou quant à la manière dont un collaborateur neuroatypique s’adapte à un cadre collectif.

Time’s Up : la place dans le groupe et la participation progressive

Avec Time’s Up, l’apprentissage se déplace. Là où le Rummikub mobilise la structure et la logique, Time’s Up touche au langage, à l’improvisation, à la lecture sociale. Et surtout, à la question de la place dans le collectif.

Une scène révélatrice

Ma fille est entrée spontanément dans la dynamique verbale du jeu, portée par l’énergie du moment. Mon fils, lui, est d’abord resté en périphérie. Il observait et analysait, sans participer directement. Au début de loin, puis il s’est rapproché progressivement. Et il a fini par prendre un rôle de gardien du temps, avant d’intégrer la dynamique collective à sa manière. Et à son rythme.

Cette progression illustre quelque chose de fondamental, que j’observe aussi en accompagnement : la participation n’est pas binaire. Entre « dedans » et « dehors », il existe toute une palette de positions intermédiaires.

Autoriser les rôles de bordure

Observateur. Régulateur. Gardien du cadre. Ces rôles de bordure, lorsqu’on les autorise, permettent souvent une entrée plus sécurisée et plus durable dans l’interaction.

Ce type de jeu met en lumière des dimensions que l’on sous-estime parfois. La gestion de l’exposition de soi. La tolérance à l’imprévu. La capacité à lire les dynamiques de groupe en temps réel. Des éléments qui concernent autant l’enfant dans sa cour de récréation que l’adulte dans son environnement professionnel. Ce sont d’ailleurs souvent ces mêmes zones qui vont aller générer de l’inconfort chez les adultes neuroatypiques, que l’on soit dans un collectif de travail ou dans n’importe quel groupe social.

Ce que cela nourrit dans ma pratique d’accompagnement

Ces expériences ne restent pas cantonnées au cadre familial. Elles nourrissent directement ma posture professionnelle, et c’est là que les choses prennent tout leur sens.

Le jeu comme révélateur

Le jeu donne accès à ce qui ne se dit pas toujours dans un entretien formel : comment une personne réfléchit, comment elle entre en relation, ou encore comment elle se protège, coopère, ou se retire d’une interaction. Chez l’enfant comme chez l’adulte, ces comportements émergent avec une spontanéité que le cadre d’un échange structuré ne permet pas toujours.

Observer comment chacun s’adapte au système du jeu et au groupe, qui évolue en temps réel par ailleurs, est tout aussi riche que l’observation des compétences prises isolément. On y perçoit la co-régulation, la tolérance à l’imprévu, les modalités d’ajustement à un cadre partagé. Ce sont des indicateurs très précieux, que l’on accompagne une famille dans la compréhension de ses dynamiques, un adulte dans son parcours, ou une équipe dans l’accueil de profils qui fonctionnent différemment.

Explorer le comment plutôt que le pourquoi

Intégrer des supports ludiques dans l’accompagnement permet souvent d’accéder à une position méta. On voit comment la personne apprend, pas seulement ce qu’elle apprend. Le jeu devient un vaste espace d’exploration, pas de performance. Et l’erreur n’y est pas une faute, mais bien une information. Dans ce cadre, les mécanismes internes se révèlent avec davantage de finesse.

C’est d’ailleurs ce qui m’anime dans l’observation des fonctionnements : le comment est souvent bien plus éclairant que le pourquoi. Comment on s’ajuste. Comment on avance, avec les autres, à côté d’eux, ou en décalé. C’est dans cette mise en mouvement que l’on perçoit réellement ce qui se joue pour la personne et dans les groupes. Et c’est aussi là, souvent, que quelque chose peut se déplacer.

On ne découvre pas les gens uniquement par ce qu’ils disent d’eux-mêmes. On les découvre aussi par la manière dont ils expérimentent.

Observer et comprendre ces dynamiques m’aide à accompagner chaque personne là où elle se trouve, et à envisager des stratégies ou dispositifs adaptés à différents contextes.


FAQ

En quoi le jeu peut-il aider un enfant neuroatypique à apprendre autrement ?

Le jeu offre un cadre plus souple que les apprentissages scolaires classiques. Il permet à l’enfant de tester, d’essayer et d’observer sans la pression du résultat. L’erreur n’y est pas une faute mais une information. C’est un espace où les fonctionnements cognitifs et relationnels se révèlent naturellement, à son rythme, ce qui en fait un terrain d’observation précieux pour les parents comme pour les professionnels.

Comment observer la manière dont mon enfant interagit dans un groupe grâce au jeu ?

Le jeu de groupe met en lumière la façon dont chacun prend sa place dans un collectif. Certains enfants entrent spontanément dans la dynamique, d’autres restent d’abord en périphérie avant de s’intégrer progressivement. Autoriser ces rôles de bordure — observateur, régulateur, gardien du cadre — permet souvent une entrée plus sécurisée dans l’interaction. C’est une grille de lecture qui aide à mieux comprendre le fonctionnement de son enfant au quotidien.

En quoi le jeu peut-il aussi être un terrain d’exploration pour les adultes neuroatypiques ?

Les compétences mobilisées dans le jeu — tolérance au changement, gestion de l’exposition de soi, lecture des dynamiques de groupe — sont sollicitées à tout âge. Pour les adultes neuroatypiques, le jeu peut offrir un espace d’expérimentation plus souple que les contextes formels du quotidien, qu’il s’agisse d’un collectif de travail ou d’un groupe social. Il permet d’observer ses propres modes d’ajustement avec davantage de recul, et sans la pression de la performance.

Pourquoi le « comment » est-il plus éclairant que le « pourquoi » dans l’observation des fonctionnements atypiques ?

Observer comment une personne s’ajuste, entre en relation ou compose avec un cadre collectif donne souvent des informations plus concrètes que chercher à expliquer pourquoi elle fonctionne ainsi. Le jeu est un terrain idéal pour cela : il rend visibles les stratégies d’adaptation, les modes de raisonnement et la manière dont chacun avance — avec les autres, à côté d’eux, ou en décalé. C’est dans cette mise en mouvement que l’on perçoit ce qui se joue réellement.

Par Maud Rochand — Coach professionnelle, CIP, aidante familiale, pair-ressource, neuroatypique. ♯ Dièse Coaching — Accompagnement sur mesure pour atypiques. Si ces réflexions font écho à ce que vous vivez — en famille, dans votre parcours ou au sein de votre structure — vous pouvez me retrouver sur cette page pour échanger.

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